Dans la série des questions improbables, un membre d’une association de protection des éléphants m’a demandé si la spiruline pouvait avoir un intérêt pour les éléphants. Nous avons une activité non-négligeable de vente de spiruline pour les chevaux de course et j’ai donc décidé d’y regarder de plus près…

Pourquoi complémenter des éléphants ?

La question est d’importance : au Laos par exemple, baptisé pays du million d’éléphants par son premier roi, on ne compte plus qu’à peu près 500 éléphants domestiques et 500 à 1 000 de sauvages. Pire, la pression économique est telle que les cornacs ne peuvent généralement se permettre d’offrir des congés-maternité à leurs éléphantes puis nourrir des éléphanteaux qui ne pourront commencer à travailler qu’à l’âge de 14 ans… Le résultat est consternant : il y aurait actuellement dix décès pour deux naissances.

Le rêve serait de voir notre sympathique superaliment participer à changer ce sombre ratio pour le mieux. D’emblée, un hic : les doux géants pèsent entre 1,8 et 5 tonnes à l’âge adulte. Et ils mangent des centaines de kilogrammes de biomasse par jour – quel impact pourrait possiblement avoir quelques poignées de spiruline ?

Une famille d'éléphants d'Afrique – la spiruline pourrait-elle aider le moindre du monde ? CC by-sa Diana Robinson – https://www.flickr.com/photos/dianasch/16138450920/

Combien de spiruline pour un éléphant ?

En extrapolant les doses administrées à des vaches Holstein estoniennes dans le cadre d’études de suivi, il faudrait de l’ordre de 50 grammes de spiruline sèche par jour pour un éléphant adulte de taille moyenne pour être à peu près sûr qu’il ressente un impact favorable. Les vaches étaient quant à elles déjà bien nourries et complémentées en vitamines. Un régime à 10 grammes de spiruline par jour sur 90 jours leur a non seulement permis de produire 21% en plus d’un lait plus riche en lactose mais de marquer entre 8,5% et 15% de points supplémentaires sur l’échelle Jones & Heinrichs d’appréciation subjective de bonne santé physiologique.

Bon point pour les éléphantes allaitantes… mais ça dure terriblement longtemps et les quantités à procurer aux éléphants seraient donc très élevées.

À des doses bien moindres, de l’ordre de seulement quelques grammes, la spiruline pourrait être incluse dans des traitements de récupération d’éléphanteaux malades ou sous-nutris – un peu comme ce qui se fait sur les êtres humains.

Une famille de trois éléphants d'Asie – un peu de spiruline dans tout ça ? CC by Flick user jinterwas – https://www.flickr.com/photos/jinterwas/5426336798/

On entend bien qu’il n’existe pas (encore ?) d’études ou même d’observations subjectives en rapport avec la prise de spiruline par les éléphants. En réalité, il y a même très peu d’études sur les besoins nutritionnels exacts des éléphants sauf en ce qui concerne l’énergie basale. Le reste de leurs besoins est extrapolé des besoins des chevaux, à défaut de mieux. Quelques études se sont aussi intéressées à la question des déficiences en vitamine E chez les éléphants en captivité. La vitamine E n’est cependant pas un point fort de la spiruline au point de changer quoi que ce soit à un régime de pachyderme.

Ce qui est certain c’est que beaucoup d’éléphants domestiqués sont alimentés de fourrage et ne paissent pas librement. En liberté, des éléphants d’Asie observés en Inde du Sud s’alimentaient de 113 plantes différentes, dont 25 qui représentaient 85% de leur alimentation. Clairement, pour les éléphants comme pour les hommes, une nutrition équilibrée est la clef d’une bonne hygiène alimentaire. Il est pressenti que le fourrage présenté aux éléphants est parfois desséché ou effeuillé, poussant potentiellement les éléphants qui s’en nourrissent à manquer de caroténoïdes.

Chez le cheval [[1]], la vache et le cochon, les déficiences en vitamine A affectent la fertilité des femelles. Une consommation riche en caroténoïdes entraîne des taux de conception plus élevés entre autres paramètres importants. Difficile d’estimer la quantité nécessaire à un éléphant mais elle tourne sans doute autour de 100 µg/kg.

La spiruline pourrait donc éventuellement participer à maintenir une fertilité normale chez des éléphants sans accès à un vaste pool alimentaire. Mais malgré la concentration extrême de la spiruline en bêta-carotène et autres caroténoïdes, il faudrait sans doute une centaine de grammes secs de spiruline par jour pour avoir le moindre résultat tangible chez l’éléphant adulte.

Enfin, pour des cas d’ordre plus thérapeutique, l’effet anti-anémique de la spiruline pourrait être mis à profit sur ce problème assez courant chez les éléphants et souvent associé à des infections parasitaires, une tuberculose ou des hémorragies. En partant sur des quantités pour chevaux, un éléphanteau (pesant 80 kg à la naissance !) pourrait très bien y trouver son compte en 20 à 50 grammes par jour.

Conclusion : pourquoi pas pour des éléphanteaux ?

En définitive, la spiruline pour les éléphants, je n’y crois que pour les petits. Pour requinquer un éléphanteau, les quantités nécessaires sont relativement faibles. Donc nouvel outil dans la boîte à outils du vétérinaire à éléphants ? Si une intervention s’avérait nécessaire, ce serait quelque chose à essayer !
Deux éléphants d'Asie en Thaïlande – la spiruline pourrait-elle les aider ? CC by-sa Tontantravel.com – www.tontantravel.com/tours/en/khao-yai-tours.html

Et pour un éléphanteau, quoi de mieux qu’une gélule de fruit ? Banane partiellement évidée et farcie à la spiruline, ou ananas pour les plus gros…


Les références :

1 – « Beta-carotene: an essential nutrient for horses? » in « Advances in equine nutrition » (2004), Ed Kane
2 – Elephants: nutrition and dietary husbandry (1997).

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